Document sans titre
Au cours de la vie,
il y a des âges où, plus souvent qu’à d’autres,
on se déclare heureux. C’est ce que révèle l’analyse
des enquêtes d’opinion Eurobaromètre depuis 1975.
Schématiquement,
le sentiment de bien-être commence par décliner jusqu’à
la quarantaine environ pour amorcer ensuite une nette remontée conduisant
à son apogée au cours de la soixantaine. Mais il s’agit
là d’une tendance moyenne, qui masque très certainement
une grande diversité de configurations, tant sont nombreux les facteurs
influençant le bien-être et son expression. Ainsi, le revenu, même
s’il y contribue, est loin d’en expliquer à lui seul l’évolution.
Interviennent aussi, outre les événements de la vie, l’évaluation
que chacun fait de sa propre situation, ses aspirations, ou encore la manière
dont il révise son jugement et l’appréciation de son bien-être.
Dans le contexte actuel
des doutes sur la croissance économique et sa capacité à
être le moteur principal du progrès social, le bonheur (re-)devient
un objet d’études privilégié pour les économistes
et on ne compte plus les parutions d’articles sur le sujet dans les revues
spécialisées.
Le bien-être subjectif
auquel nous nous intéressons est mesuré en demandant aux personnes
interrogées de choisir un niveau de satisfaction (Dans l’ensemble,
êtes-vous très satisfait, plutôt satisfait, pas très
satisfait ou pas du tout satisfait de la vie que vous menez ?).
Ce bien-être subjectif
dépend de deux grandes catégories de facteurs, des déterminants
objectifs (âge, niveau d’éducation, configuration familiale,
emploi, revenu…) et des déterminants plus personnels. Les traits
de caractère (optimisme, fatalisme…) en font partie mais d’autres
facteurs subjectifs interviennent, qui permettent notamment de comprendre pourquoi
la satisfaction d’une personne peut varier au cours du temps sans que
sa situation “objective” ne change.
D’une part, le jugement
que nous portons sur notre propre situation est influencé par les comparaisons
que nous faisons avec des personnes socialement proches. D’autre part,
face à des évènements exceptionnels, nous mettons en oeuvre
des mécanismes d’adaptation pour retrouver un niveau de bien-être
comparable à ce qu’il était antérieurement. Enfin,
le bonheur présent dépend aussi des espérances formées,
des buts fixés et des moyens disponibles pour les atteindre.
Au total, la variable de
satisfaction générale n’est pas une variable comme les autres,
parce qu’elle dépend de facteurs largement inobservables, comme
par exemple la manière dont la personne forme et révise son jugement.
Ainsi, en admettant même que les revenus - et eux seuls - fassent le bonheur,
les retraités devraient alors se dire plus malheureux que les actifs
en milieu de carrière. À moins que, ayant anticipé la baisse
de leurs revenus et ayant ajusté leurs aspirations en conséquence,
ils se fondent sur d’autres critères pour évaluer leur bien-être.
Dans ces conditions, il est bien difficile de prédire le lien entre le
niveau de satisfaction exprimée et les principales variables sociodémographiques
ou économiques. L’évolution du bien-être tout au long
de la vie apparaît donc a priori largement indéterminée.
À première
vue, le sentiment de bien-être évolue en France de manière
très contrastée au cours de la vie. Il commence par baisser puis
il opère un net retournement vers la cinquantaine et connaît son
apogée entre 65 et 70 ans. Au-delà, il décline très
rapidement. Parallèlement, il ne semble pas y avoir d’effet de
génération marqué.

Comment expliquer la forme
de la courbe de bien-être au cours de la vie ? Supposons provisoirement
qu’elle représente assez bien l’évolution du bien-être
ressenti par un individu « moyen ». La forme de la courbe dément
a priori que le bonheur soit essentiellement une affaire de revenus, puisque
ceux-ci sont à leur maximum, en moyenne, vers 45 ans.
On remarquera également
que les moments de la vie où le bien-être évolue rapidement,
en l’occurrence les âges extrêmes, correspondent aux périodes
où davantage de changements et d’évènements sont
susceptibles de se produire : fin des études et entrée dans la
vie professionnelle pour les plus jeunes, perte du conjoint ou d’un proche
et problèmes de santé pour les plus âgés.
Enfin, l’évolution du bien-être au fil du temps ne s’explique
pas seulement par les événements de la vie. La croissance du bien-être
au-delà de la cinquantaine pourrait résulter de processus psychologiques
d’adaptation ou de réajustement des aspirations : les objectifs
fixés seraient plus fréquemment revus à la baisse au fur
et à mesure que l’on vieillit et seraient plus facilement atteignables.
Au total, le bien-être subjectif est la résultante d’un ensemble
de facteurs, objectifs et subjectifs. Certains sont repérables et ont
l’impact attendu (revenu, situation familiale). D’autres, moins
observables, sont intimement liés aux histoires de vie par nature singulières.
Nous avons dessiné un profil moyen du bien-être ressenti selon
l’âge, mais rien n’indique que chacun puisse s’y reconnaître.
Et si la puissance publique peut créer ou assurer les conditions du bonheur,
sa recherche reste certainement une affaire personnelle.